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  La solitude de l’Aigle, ou la métaphysique du rapace ...


(23/12/2009)

Jérôme C. est un pur. Tout ce qu’il fait dans la vie, il le fait au bout du bout du parfait. Rien pour lui ne doit approcher le médiocre. Sa vie est toute entière tendue vers cet objectif ; réussir, en tout et parfaitement.

Jérôme C. est un petit homme, vif, nerveux, qui ne supporte pas d’être négligé. Il surveille en permanence l’arrangement de sa coiffure, la propreté de ses lunettes, d’une marque de grand couturier. Il choisit ses tenues avec beaucoup de soins chez les meilleurs tailleurs de sa ville et ne néglige pas les accessoires, qui pour lui font toute la différence entre populacière vulgarité et discrète élégance.

Jérôme C. a une belle maison. Il l’a voulu différente, originale mais juste ce qu’il faut pour marquer sa position. Jérôme C. a des objectifs dans la vie et il faut que son intérieur respire le coté rassurant de la bourgeoisie de province, car un jour, il le sait, des personnes importantes pour son avenir, viendront dîner ici. Et puis le personnel de l’entreprise dont il est un cadre important - du moins l’estime t’il - est sensible à ce genre de détail.

Jérôme C. a une belle voiture. C’est un véhicule de fonction, d’une marque Allemande réputée, pas celle qui fait trop « vieux » ni celle qui fait trop « parvenu ». Il aurait pu l’acheter lui même, mais Monsieur Jérôme sait compter et de plus, le fait de posséder l’usage d’un véhicule de fonction montre l’importance que l’on a dans l’entreprise. Il est fier qu’après sa précédente voiture française, il puisse rouler avec la même marque que son Pdg.

Jérôme C. est un vrai pro. Il veut être un exemple pour ses subordonnés et une référence pour toute l’entreprise. Il ne ménage ni son énergie, ni son temps, ni sa peine et il range son amour-propre au rang des gadgets pour fillette, préférant avaler toutes les couleuvres possibles plutôt que de laisser filer une once de terrain. Jérôme C. fait des affaires et il a toute la confiance et la gratitude de son patron, qui parfois l’invite à des soirées mondaines, qui sont bonnes pour se faire des relations. Monsieur Jérôme espère qu’un jour, enfin, il pourra prendre place dans le bureau de son pdg, quand celui-ci partira enfin à la retraite. En attendant Jérôme C. a décidé de suivre des cours du soir pour apprendre à être dirigeant d’entreprise.

Jérôme C. fait du sport. C’est bon pour le stress, excellent pour le corps. Le ventripotent c’est mauvais pour l’avancement. Il fait du tennis, car c’est très bon pour la pugnacité. Mais il a décidé de faire du VTT, pour travailler l’endurance et puis il aime se retrouver dans la nature. Depuis plusieurs années il fait parti du club local, dont il devenu un des piliers. Pour lui le vtt se gère comme le travail : sans concessions, toujours plus loin, plus vite, plus fort. Ce doit être un engagement, presque un sacerdoce. Pas une descente ne doit se refuser, jamais en montée ne poser le pied. Il use ses camarades de sorties, les pousse, les motive, parfois les moque. Tous les samedis soir il bat le rappel de ses compagnons de club, pour la randonnée dominicale, où il espère bien être de nouveau le leader. Rien ne l’arrête, et surtout pas les levers aux aurores pour aller au départ d’une lointaine randonnée, ni le vent, ni la pluie, ni le froid...

Pourtant ce matin là, Jérôme C. a de la peine à se réveiller. Il se glisse doucement hors de la couette pour ne pas réveiller sa ravissante jeune femme, traverse à pas de velours la maison. Il a moins d’enthousiasme que d’habitude dans ses gestes et il se surprend à rêvasser devant son café en regardant au dehors le ciel chargé de gros nuages. Pour la première fois de sa vie de vététiste, Jérôme C. à un doute. Mais c’est un battant. Il sait qu’il sera le seul du club à cette randonnée. Les autres ont déclarés forfait hier ; trop humide, trop froid, trop boueux, trop loin...trop cons oui !! Jérôme C. déteste les médiocres et le renoncement.

Arrivé à un feu rouge, sur la route qui le mène en voiture au départ de la randonnée, Jérôme C. sent malgré tout une certaine mélancolie l’envahir. Le battement régulier des essuie-glaces berce sa rêverie. Le thermomètre de la voiture affiche une température qui le glace par avance. Il imagine la morsure du froid lors des premiers kilomètres, les doigts gourds et les pieds à la torture. Il sait maintenant la lente progression du froid, centimètre, par centimètre, sur son corps. L’eau commencera à envahir le bas du dos, traversant le cuissard, puis l’humidité intrusive s’alliera à la sueur que chaque descente glace encore un peu plus. Il voit les chemins boueux, les traces labourées par ceux qui le précéderont. Il déteste ne pas être le premier mais ils sont plus jeunes, ce sont des compétiteurs, ils ont le temps de s’entrainer... Il voit les ravitaillements, de plus en plus espacés, aux thés tièdes et aux boissons trop froides. Il sait que les montées seront glissantes, envahis de traînards auquel il faudra se mêler. Et s’il crève ? La réparation, les doigts gelés, sous la pluie, crottée de boue et de cambouis ? A cet instant, tandis que le feu passe au vert, Jérôme C. sent toute la vacuité de sa vie de vététiste. Il a fait d’un loisir, d’un plaisir, quelque chose qui se rapproche plus du chalenge professionnel que de la bonne tranche de plaisir sportif entre copains. Tout à coup il sent qu’il a sacrifié, non seulement son plaisir mais celui de sa famille, à laquelle il fait subir ses absences répétées, tous les dimanches, absences qu’il prolonge par de longues séances d’entretien post randonnée du vtt.

Alors, pour la première fois de sa vie, Jérôme C. renonce. Il fait demi-tour. Il sent poindre une intense satisfaction. Il est tout heureux de la surprise qu’il va offrir à son épouse. Enfin il ne rentrera pas à 14h, enfin ils passeront du temps ensemble. Il s’arrête pour acheter des croissants. Il a l’impression d’aller vers un rendez-vous d’amour, avec un énorme bouquet de fleurs. Il a envie de se recoucher pré d’elle, sous la couette, dans la douce chaleur d’une grâce matinée amoureuse.

Il traverse la maison aussi doucement qu’à l’aller, il quitte ses vêtements dans la salle de bain qui jouxte leur chambre. Il ne veut pas la réveiller. Presque nu, il frissonne en traversant la chambre. Elle lui tourne le dos. Elle semble dormir. Il se glisse tout doucement sous la couette, attend un instant que sa peau s’imprègne de la chaleur du lit et doucement, très tendrement, fier de sa surprise, il se colle contre elle. Il sent son corps frémir d’une tendre promesse. Elle semble s’éveiller doucement. Elle répond lentement à sa caresse en se cambrant vers son corps, qui exprime alors tout ce qui fait qu’il est un homme. Elle doit avoir les yeux encore clos lorsque d’une voix toute endormie et très tendre elle dit :

« Enfin te voilà, tu es en retard...et quand je pense à l’autre con qui se les gèle comme tous les dimanche sur son VTT... !! ».

Le P-à-R

PS - NDLR : Bien sur que toute ressemblance avec des personnes où des faits existants où ayant existés, serait le plus pur fruit du hasard. C’est juste une petite histoire 100% pur jus de fiction...



Auteur - P-à-R




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