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  La petite histoire du vtt mondialisé


(23/08/2010)

Jurassien immigré en Savoie, où il vit loin du tumulte de la ville, vététiste bucolique de montagne, Thomas se livre depuis quelques années à une réflexion profonde sur le monde actuel et notre mode de vie. Témoin de l’impact du tourisme sur la nature, observateur critique de la mondialisation, amoureux de la nature il nous estafilade la conscience avec ce billet d’humeur version « coup de poing sur la table »...

"Tu changes de vtt et tu as fait une superbe affaire...un cadre de vtt à moins 50%...

Mais ton cadre de vélo à -50%, si tu l’as touché à un prix aussi incroyable, c’est parce que ton vélociste a trouvé trop cher de le faire fabriquer par son voisin, ex-métallo, aujourd’hui chômeur en fin de droit. Du coup ton cadre est fabriqué par un ouvrier chinois, forcément vachement moins cher, puisque, pour 3 dollars par jour, il travaille deux fois plus que le voisin de ton pote vélociste. Il faut
dire que l’ouvrier chinois il est assez heureux, parce qu’avant, il bossait comme paysan. Mais là, avec le riz subventionné que la supérette de son village achète moins de 10 dollars la tonne à des importateurs étrangers, il ne pouvait plus trop vivre de son boulot.

C’est vrai que le jour où il va s’ébouillanter avec le bain d’acide qu’il manipule sans protection, parce que ton vélociste a trouvé trop cher l’usine d’à côté qui utilisait des gants, le paysan chinois sera foutu à la porte et devra retourner mourir de faim dans sa cambrousse, la faute à son permis de travail qui lui sera retiré.

Mais comme il y a des millions d’autres ouvriers chinois qui ne rêvent que de quitter leur campagne pour venir gagner leur vie en ville, c’est pas trop grave pour ton vélociste qui continuera
longtemps à vendre ses spads.

Ainsi donc ton cadre sera fabriqué pour une bouchée de pain en Chine. La Chine c’est loin, mais tant que le pétrole sera maintenu à un prix inférieur à celui de l’eau minérale, grâce à quelques guerres qui tuent cent fois plus de civils que de militaires, au Moyen-Orient ou ailleurs, on pourra se permettre de lui faire faire 15.000 km en bateau avant d’arriver chez toi. Et puis comme il est bien emballé, avec du carton fabriqué avec la pulpe de bois des forêts indonésiennes défrichées par les gars qui n’ont pas pu être embauchés dans les usines de vélos, ton vélo sera bien protégé dans le transport.

Comme ça, quand tu l’auras reçu chez ton vélociste, tu pourras allègrement aller l’essayer dans la super station de montagne qui a investi des millions pour élargir les chemins d’alpages à grand coups de bulldozers, pour que tu puisses jouer les freeriders le temps d’un après-midi. Là, non seulement tu te fais vachement plaisir en descendant ta PPD, tracée sur l’ex-aire de reproduction des
bouquetins, mais en plus tu fournis un emploi à un ex-chômeur de longue durée, qui va charger ton spad de 18kg d’alu sur des télésièges toute la journée, pour gagner un SMIC qui ne lui permet pas de se loger dans le village où il est né, parce que tous les chalets ont été rachetés à prix d’or par des anglais de la City qui prennent l’avion le temps d’un week-end pour venir rider et manger de la tartiflette au reblochon fabriquée avec les excédents laitiers des paysans bretons (le lait qu’on n’a pas réussi à vendre sous forme de poudre sur les marchés africains, où les paysans locaux produisent le même lait pour deux fois plus cher).

Bon, cela dit, le gars qui s’occupe de ton spad fait aussi marcher le commerce, parce qu’il doit faire le plein de sa bagnole chaque semaine pour faire les 60 km quotidiens qui séparent son boulot de son HLM de la vallée (presque plus polluée par les usines qui ont toutes migré en Chine).

Quand ton spad sera foutu, ou quand ton vélociste aura réussi à te convaincre qu’il est complètement démodé, tu le mettras à la benne où il sera recyclé en boites de cola qui iront rendre obèses des gamins qui n’ont pas eu la chance d’avoir des parents sportifs comme toi.

Là, je résume énormément l’histoire de ton spad, mais c’est juste pour dire que le fait de ne PAS acheter le cadre à -50%, ça ne me pose absolument aucun problème, ça ne me frustre pas, ça ne me tue pas, et je crois même que ça me rend plus heureux que si je l’achetais."


Tom 2

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